lundi 10 décembre 2007

Kosovo : sommes-nous sûrs de saisir tous les enjeux?






Nous sommes le 10 décembre. Les négociations entre serbes et albanais du Kosovo ont échoué.
Belgrade était prêt à aller jusqu'à une solution de type îles Åland en échange de garanties de la part de l'Union Européenne en matière de coopération économique et de compréhension sur le dossier des criminels de guerre. Pristina ne voulait négocier que les modalités de l'indépendance, notamment la question de la minorité serbe et de ses monastères.

L'échec était évidemment attendu, les deux parties pouvant être inflexibles de par la caution apporté par Moscou d'une part et Washington d'autre part. On comprend bien que ces deux pays aient tout intérêt à soutenir telle ou telle position. On comprends moins que les états membres de l'Union Européenne ne soient toujours pas capables de prendre une décision commune, même un simple constat d'échec devant l'impossibilité d'afficher une position commune.

C'est d'autant plus grave que le Kosovo se situe désormais au coeur de l'UE à 27. D'autant plus grave que dans le cadre de la KFOR ou de l'UNMIK, c'est l'Europe qui prend en charge l'essentiel de la sécurité et de la reconstruction de la province. D'autant plus grave que les conséquences de la future indépendance du Kosovo résonneront surtout en Europe.
Car les albanais du Kosovo ne sont pas les seuls à se sentir concernés par cette décision. Ailleurs en Europe, le Kosovo sera inévitablement pris en exemple.

Transdniestrie. Abkhazie. République serbe de Bosnie. Ossétie du Sud. Chypre Nord. Mais aussi serbes de Krajina, albanais de Macédoine, populations diverses de Russie comme russes d'Estonie ou de Lettonie (Je vous invite à vous renseigner sur chacune de ces situations pour ne pas en sous-évaluer le risque). Et peu importe si le précédent Kosovar n'est finalement pas si proche de leur situation , peu importe si le fond est différent : les hommes politiques et les populations ne s'intéresseront qu'à la forme et aux similitudes superficielles.

Les chypriotes turcs se verront confirmés dans leur légitimité : les chypriotes grecs voulaient l'Enosis, la Turquie est intervenue pour défendre les droits des chypriotes turcs, et les chypriotes grecs ont été chassés du Nord. Comme les kosovars victimes de la volonté des serbes, sauvés par l'intervention de l'OTAN, qui leur a permis d'expulser 200 000 serbes en en tuant plusieurs milliers. Cette présentation des faits est discutable, mais c'est celle qui sera faite par les intéressés.

Les serbes de Krajina appliqueront la même transposition de situation avec la Croatie dans le rôle du méchant qui nie leurs droits. Les russes de Transdniestrie avec la Moldavie qui a tourné le dos à Moscou. Que dire des russes d'Estonie, homogènes à l'Est du pays, dont plus de la moitié n'a pas la nationalité estonienne !(200 000 personnes, 100 000 apatrides) L'Abkhazie et l'Ossetie, la première qui avec l'aide de Moscou a chassé 250 000 géorgiens ; les serbes de Bosnie qui n'ont jamais accepté la défaite militaire ; un mot aussi des hongrois de Transylvanie : le parti
Romania Mare en Roumanie et l'opposition conservatrice en Hongrie ne se privent pas de surenchère nationaliste. Pour en revenir aux albanais, ceux de Macédoine sont suffisemment liés à l'UCK et aux visées panalbanaises pour que l'Union Européenne y entretienne des forces militaires.

On comprends mieux que Chypre soit le seul pays de l'UE à ne pas se résigner à l'indépendance du Kosovo. Peut-être faudrait-il plus écouter un de nos membres qui y voit une question vitale pour lui-même. Alors que les 26 autres n'y voient qu'une occasion de marchandages : avec la Serbie, avec les USA et la réforme de l'ONU, avec la Russie et la question énergétique.
L'Union Européenne y voit aussi un moyen de renforcer son poids politique, tant il est évident que sa présence économique et policière est indispensable à la viabilité d'un futur pays qui selon les rapports de l'OSCE comme de l'ONU et de la même UE ne vit que des trafics de drogue, de femmes, d'armes et de clandestins.

Il est regrettable aussi que l'on ne tienne pas compte de la bombe à retardement constituée par des serbes humiliés, qui en quelque sorte par leur sacrifice vont purger la peine des serbes de Bosnie. Sur 9 millions d'habitants, la Serbie a 450 000 réfugiés et parents de réfugiés du Kosovo, dont le sentiment d'injustice est conforté par les rapports montrant que purification ethnique il y a eu, mais de la part de l'UCK. La Serbie a aussi environs 1 million de réfugiés et parents de réfugiés originaires de Croatie ou de Bosnie, victimes parmi les bourreaux. L'arrivée des Pieds-Noirs en France est à côté assez peu de chose. Surtout si on ajoute le fait que pour les serbes, depuis le XIVème siècle et la bataille de Kosovo Polje de 1389, jusqu'à l'indépendance totale (1878) et la guerre balkanique qui chasse les turcs (1913), leur peuple a défendu en première ligne les valeurs de l'Europe. Et pour un peuple qui contrairement à ceux d'Europe occidentale n'a recouvré l'indépendance qu'il y a un peu plus d'un siècle après 450 ans de domination étrangère, 1389 c'est hier avant une longue nuit noire. Ajoutons encore que l'orthodoxie serbe a au Kosovo ses monastères les plus importants, desquels sont issus les meneurs des révoltes serbes, et, même si nous n'arrivons pas à comprendre cet attachement aux références du passé, il nous faut bien admettre qu'il conditionne l'avenir.

Les serbes de Bosnie aujourd'hui pensent qu'ils ont été punis non pas pour leurs crimes, mais parce qu'ils sont serbes. Comment comprendre autrement que des serbes innocents soient expulsés du Kosovo? Telle est leur lecture des faits. Et ce n'est pas la Russie qui va les contredire. Car si la Serbie et les serbes peuvent plier (provisoirement , ils ont attendu 450 ans avant de redevenir indépendants, il est illusoire de les croire résignés éternellement) devant le marchandage économique de l'Union, il en va tout autrement de la Russie.
Passons sur le grand écart de la Russie entre le traitement de la question Abkhaze et la question russe d'Estonie, ou entre la question de Transdniestrie et les questions du Nord-Caucase. La Russie est certes relativement incapable (pour combien de temps ?) de s'opposer aux USA. Mais la question énergétique lui permet de négocier âprement avec l'UE, d'autant plus que les questions de Kaliningrad, d'Estonie et de Lettonie touchent directement des pays de l'Union en leur coeur. Protectrice de la Serbie , elle peut faire payer cher la stabilité d'une bonne moitié de l'Union (Pologne, Slovaquie, Hongrie, Finlande, Pays Baltes, Roumanie, R.Tchèque, Slovénie, Grèce, Allemagne dépendent grandement de l'approvisionnement énergétique russe). Elle peut également rendre incertaines les marges de l'Union : Moldavie, Ukraine, Biélorussie, Géorgie, Arménie. Ses liens avec la Syrie (base navale), l'Egypte et l'Algérie (accords pétroliers et gaziers) peuvent aussi renforcer la pression d'encerclement sur l'UE.

D'autres aspects mériteraient d'être abordés, tel la violation de l'article 1244 de l'ONU sur la souveraineté ou l'intervention de l'Otan au Kosovo à la légalité justifiée à postériori qui minent le droit international, de plus en plus perçu comme le droit des forts voire droit des occidentaux, tel la multiplication d'entités pseudo-indépendantes en réalité états-clients à l'ONU d'états riches et puissants, tel l'encouragement au nettoyage ethnique qui en Bosnie comme au Kosovo se voit récompensé de facto par la pérennisation d'espaces homogènes, tel l'humiliation d'européens par d'autres européens qui va renforcer des rancoeurs déjà séculaires, bombe à retardement léguée aux générations futures.

Sommes nous sûrs d'agir dans l'intérêt de tous les européens ?





2 commentaires:

Anonyme a dit…

bon choix pour un lancement: un plaie ouverte au coeur de l'Europe. Seul question: Y aurait moyen de scanner une carte de la région ???
Sylv

????? a dit…

Sitôt dit, sitôt fait ! J'ai ajouté 4 cartes , d'autres étant disponibles dans l'article "sources" !
Ca améliore nettement l'ensemble du texte , tu avais bien raison !